J'écoute : Archive, Rameau, Monteverdi Je lis : Dostoïevski, c'est long et épais, mais c'est trop génial. Je joue : de la zique. P'tain, c'est beau, Bach. Je mange : de la soupe ! Je bois : de l'eau, beaucoup d'eau. (mis à jour lundi 26 février 2007 à 21:05)
Dans l'open space, depuis quelques semaines, Oussama s'est installé en face de moi : il aime bien étaler ses longues jambes et pense, sans doute à juste titre - je ne suis pas bien haut -, qu'il aura plus de facilités à le faire en face de moi que de son précédent voisin.
Oussama est brun, assez grand, mince, élégamment vêtu d'une chemise qui fait joliment ressortir sa discrète musculature et ses épaules carrées. Ajoutez à cela une peau mate et un regard sombre qui lui donnent cet air un peu dur et fier tellement viril, et vous aurez de quoi faire fondre n'importe quelle pédette normalement (ou anormalement, selon certaines théories que l'instinct de survie nous oblige à trouver critiquables) constituée. Enfin en tout cas de quoi liquéfier magicvince (qui est tout-à-fait normalement constitué, voire bien davantage).
Oussama a fêté ses fiançailles il y a quelques jours, il m'invitera peut-être au mariage l'année prochaine. Si toute sa famille lui ressemble, ça va être quelque-chose !
Alors que j'ai déjà du mal à travailler quand, en face, Oussama se vautre négligemment dans son fauteuil, il arrive que par accident sa jambe heurte la mienne. On imagine sa gêne, on ne croit guère à la mienne. Alors pour s'excuser, misère, il commet l'irréparable, c'est du lourd, alerte rouge, tous aux abris ;
il sourit.
Évidemment, au cœur d'une peau mate, les dents sont toujours plus blanches. Bien sûr, sur un visage un peu sombre, un sourire est toujours plus lumineux, plus doux sur des traits durs. Mais ce sourire-là est à faire fondre les statues, magicvince n'est plus qu'un petit nuage de vapeur.
Dans ces conditions, impossible de rester concentré très longtemps. Le sourire d'Oussama est une arme de distraction massive.
Bon, allez, j'y retourne,
extinction des feux, à la prochaine ! :-)
Il y a quelque chose qui m'a toujours paru fascinant, lorsque j'ai affaire à l'administration : ce sentiment curieux, soudain, de faire partie de quelque-chose d'immense, cette impression à la fois terrifiante et rassurante de véritablement appartenir à un ensemble où l'on n'a plus besoin de s'occuper de rien, où l'on a forcément sa place, qui qu'on soit, sa catégorie, son tiroir, où l'on n'a plus besoin d'exister vraiment : cette chose mystérieuse dont on sent brûler la vie froide et tentaculaire au détour de chaque couloir s'en charge à votre place.
Il a fallu que la fille de l'entreprise de déménagement me l'explique plusieurs fois : pour pouvoir retirer mon fret aérien, il me faut fournir une copie de ma carte de séjour provisoire, dont l'entreprise avait paraît-il entrepris la procédure d'obtention - mais en fait non, on a oublié, c'est bête. Je ne comprenais pas : mais donc, lui demandai-je, si je ne voulais pas devenir résident, je ne pourrais pas faire parvenir d'affaires par avion dans ce pays ? Elle est surprise : vous ne voulez pas devenir résident ? Mais si, c'était juste une hypothèse. Ah, oui, je comprends, eh bien il vous suffirait de faire une demande de carte de séjour. Nan, mais... Bon, ok, je m'en occupe.
C'est M., la fille de l'agence de location, qui m'accompagne pour régler les dernières formalités au poste de police local. Quelques personnes devant nous, deux blacks et un anglais tranquille (mignon comme tout). Ma compagne s'en va et revient, occupée au téléphone, à chaque fois elle s'exclame en regardant les blacks (qui sont passés de deux à cinq puis à dix) "mais ils se multiplient, ma parole !", le "ils" identifiant la couleur, vraisemblablement ; je découvre qu'on est plus surpris de voir des Noirs en Afrique du Nord qu'en France. L'Anglais flegmatique se fait piquer plusieurs fois sa place, M. l'incite à un peu plus de vigilance - ben oui, on est derrière -, c'est la foire d'empoigne à chaque fois que quelqu'un sort du bureau, pour entrer avant l'autre. L'Anglais sort, c'est mon tour, mon entremetteuse m'entraîne dans son sillage : "j'ai pas dit 'entrez !' ", braille l'officier. M. a beau sourire, il ne lève pas la tête, on sort, il en fait autant, et s'en va tranquillement dehors regarder passer les voitures et le temps. Un quart d'heure. Sans rien faire. A l'entrée, le garde est assis à l'accueil, M. s'interroge "comment fait-il pour rester toute la journée comme ça à faire les mots croisés ?", elle vérifie "ah nan, il ne fait même pas les mots croisés, rien". L'autre attend sur son trottoir, la situation est ridicule, le sentiment d'impuissance est énervant. Je me rends compte qu'ici, c'est moi l'étranger, l'intrus, celui qui a besoin de papiers, celui qui est soumis au bon vouloir de l'administration locale, qu'on pourrait renvoyer s'il lui prenait l'envie d'être désagréable. Alors j'attends en souriant placidement, je pense à occuper la mosquée St Bernard et je ris tout seul.
Il finit par revenir, va s'asseoir à son bureau, fait semblant de s'énerver "suivant j'ai dit, ça vient ?", M. entre tout sourire, j'en fait autant, mais avec beaucoup moins de succès : pendant le quart d'heure qui va suivre, il ne dira pas un mot de français, jettera un œil vague à mon passeport, il ne parlera qu'avec elle, il la drague gentiment. M. répond d'abord en français, et puis finalement non, je comprends qu'on parle un peu de moi, il me regarde enfin "monsieur vous pouvez y aller, je vais finir avec mademoiselle, bienvenu". Ils disent toujours "bienvenu", je crois qu'ils me le diront encore quand je rentrerai en France.
Elle m'expliquera ensuite qu'il lui a demandé de revenir avec des photocopies, qu'il lui a promis le papier pour le lendemain si c'était elle qui venait le chercher, le lendemain il lui dira qu'il manque une signature et qu'elle doit repasser, M. sourit toujours "ici pour avoir quelque-chose, les hommes paient et les femmes sourient", rappelle-t'elle en riant. Avant d'ajouter "mais dès que tu as ta carte de séjour, je l'envoie promener, il est lourd, quand même". Je me demande si elle n'est pas un peu gouine, de toutes façons.
La fille de l'agence de déménagement est ravie : nous allons pouvoir poursuivre les procédures de dédouanement, ouf, le petit Français bizarre fait enfin comme tout le monde, "vous posiez beaucoup de questions l'autre jour", elle ne s'en est pas encore remise. Pourquoi se poser tant de questions alors qu'il suffit d'un papier qu'on vous délivre en échange d'un joli sourire, enfin ? Peut-être que c'est ce à quoi je m'attendais le moins dans ce pays autoritaire : j'imaginais bêtement une sourde résistance, un sentiment de révolte ravalé. Ils doivent bien exister, ces sentiments, mais pas partout : pour beaucoup, tout cela est normal, voire salutaire, et on n'imagine même pas que ce pourrait être différent.
Alors je fais pareil, je souris, je fais ce qu'on me demande, en rechignant un peu, privilège de l'étranger à qui on veut quand même montrer que ce pays est accueillant.
Mais il m'arrive encore, lorsque je respire un peu trop fort, de sentir dans ma bouche le goût oppressant du bâillon.
Les garçons - comme Frédéric Mitterrand, qui réussit la prouesse de trouver des prostitués de son âge en Thaïlande, ça ne doit pas être facile, je dis "les garçons" pour parler des hommes, évidemment -, ici, ont souvent le corps mince et souple, le torse moulé dans un tee-short ajusté, la cambrure prononcée et bien prise dans un jean à la négligence étudiée. Ce qui les rend beau, peut-être plus que les formes de leur corps, c'est la certitude affichée, insolente, de l'être - comme une évidence brûlante dans ce regard sombre qui vous fixe soudain. Quand ils marchent, ils ondulent un peu, on sent le roulement souple des épaules, le déhanché léger, l'assurance lascive d'un chat.
Des chats, il y en a partout, ici. Ils s'approchent et vous fuient, dans un curieux mélange de crainte et d'effronterie, en quête de caresses comme d'autres d'un baiser, à la recherche de quelque festin dissimulé au fond d'une poubelle, vestige enfoui d'un repas oublié. Ils sont minces, eux aussi, la démarche souple et les muscles saillants. Leur regard clair vous observe, vous parle, vous implore ; il y a, dans ces yeux, comme une étrange prière, une muette surprise.
Comment en douter ? il suffit de l'éclat d'une étoile, une nuit où la lune est pleine et jaune, frappant leurs yeux trop fièrement dressés vers le ciel, pour changer ces garçons au charme félin en chats au regard tellement humain - un regard aussi clair que leurs yeux étaient sombres, un regard chargé de l'éclat d'une étoile. Ils ont, chats et garçons, cette même envie de vous aborder, ce même désir de vous séduire, puisqu'ici tout est séduction.
Souvent, les gens me font penser aux animaux, et réciproquement. On me le reproche parfois, on dit que c'est méprisant, irrespectueux, je ne vois pas pourquoi. Les dieux d'autrefois ont souvent pris des apparences animales, les super-héros d'aujourd'hui en font autant - Spiderman, Batman, et même Manimal, tiens, que tout le monde a certainement oublié. Je pourrais aussi ajouter quelques gros cochons que la décence m'interdit de nommer.
C'est le seul souvenir qu'ils rapporteront de cette curieuse aventure, de cette mystérieuse transformation quand, le sortilège prenant fin, ils retrouveront leur état d'homme - cet étonnant regard gris acier qui brille au coeur de leur peau boucanée.
"C'est une cité dortoir, il m'a répondu", me dit M., la fille de l'agence de loc à propos de ce quartier qu'elle avait fait visiter à un autre expat. Dortoir, oui, peut-être, mais tellement classe, avec ses petites maisons dont les jasmins et les bougainvilliers débordent sur les trottoirs, des petites maisons parfois prétentieuses, mais souvent d'un luxe simple et naturel, qui porte déjà la patine du temps - quelques décennies seulement, mais ici c'est déjà beaucoup, le type de l'agence me le disait : plus de 20 ans, ici, c'est vieux, nous sommes un pays neuf, vous savez. Un pays neuf, ça veut dire quoi ? Les Phéniciens ont labouré ces terres, les Romains y ont débarqué, et tant d'autres après eux. Un pays neuf, c'est juste un pays sans souvenirs, un pays dont les habitants ont perdu la mémoire, sans doute.
Ma future chef m'avait fait visiter un petit appartement de famille, neuf, tout équipé, dans un quartier sécurisé en haut d'une colline (gardes à l'entrée et tout) - ça m'avait fait peur, presque l'impression de déranger, ou d'habiter une chambre d'hôtel de luxe qui vous impose son identité en faisant semblant de vous accueillir : voilà ce que tu dois être. J'avais essayé de lui faire comprendre que quelque-chose de moins neuf, de moins protégé aussi, me conviendrait mieux, je crois qu'elle n'a pas compris, qu'elle m'a pris pour une espèce d'excentrique idéaliste et naïf. Comment pourrait-elle comprendre ? Combien j'ai besoin de calme, en ce moment; pas du calme subi des quartiers neufs qui s'éteignent dès que la jeunesse branchée vide les "salons de thé", non, ce calme assumé, presque fier, qu'on trouve justement dans ce quartier. Besoin de distinguer les endroits où l'on vit des endroits où l'on va, aussi, ces lieux agréables qu'on visite de temps en temps sans vouloir y demeurer, où il faut renouveler, comme un rite, l'acte d'y arriver puis d'en repartir, comme on a plaisir à visiter un ami, un parent, le saluer puis lui dire au revoir, sans pour autant vouloir partager sa vie.
Le show avait débuté fort : la fille de l'agence m'attend en bas, dans un 4x4 aux vitres fumées conduit par son patron, le grand jeu. On tient à me montrer ces banlieues neuves où les nouveaux riches et les expatriés aiment tant vivre, paraît-il. Des autoroutes - vous voyez, c'est accessible et près de l'aéroport, j'ai oublié mon jet privé, c'est ballot -, des immeubles affreux bordant des boulevards où stationnent dans une anarchie provocante, devant les salons de thés et les boutiques de fringues de marques internationales, des voitures rutilantes. Ne vous inquiétez pas, l'appart est un peu à l'écart - c'est vrai, une rue perpendiculaire mène à un immeuble de deux étages en duplex. "Mon appart" est habité par un Français qui déboule dans l'escalier étroit - j'entends le patron demander à la fille, à voix basse "pas d'ascenseur ?" - avec un gros chien aboyant, la fille de l'agence hurle, elle a horreur des animaux, le patron grimace, on vient de gâcher la première impression. Le Français au chien m'énerve un peu, adoptant la familiarité des expats entre eux "tu trouveras pas mieux ailleurs, je le laisse parce que je pars au Maroc, tu connais ?". Il est sans doute très bien, cet appart, mais non. Le second sera plus simple, en rez de chaussée au bord d'une route à 4 voix, le type qui l'habite part en France et veut bien tout me laisser, le barbecue, les livres, la tente, si j'insiste un peu il m'abandonne ses caleçons.
Alors, dites-moi, lequel on retient parmi ces deux-là ? Aucun. Ah ? Non, je veux mon quartier tranquille, que j'ai choisi avec la conviction qu'on a quand on s'en fout un peu et qu'on a décidé par instinct, presque par hasard - quelle autorité saurait contraindre un coup de dés ? Au retour, un agent beau et fier comme un empereur à cheval arrête la grosse voiture, trop provocante pour être honnête. Je me marre, le patron a oublié le contrôle technique, il descend discrètement régler ça à l'amiable. Pendant ce temps-là, la fille m'explique, qu'il va lui donner un billet et promettre de repasser demain, que c'est comme ça que ça se passe, sa franchise m'étonne. Mais je vais comprendre bien vite que cet envers du décor, les coulisses qu'elle me montre, sont à leur tour un autre décor, la scène d'un autre théâtre où elle joue sa propre pièce. Et quelqu'un d'autre, plus tard, m'expliquera sans doute qu'en jouant la sincérité elle veut gagner ma confiance, qu'elle me fait le numéro de la confidence. Peut-être que c'est ça, finalement, la réalité, juste l'envie nécessaire de peler sans trêve un oignon dont le cœur n'existe pas. C'est bien la peine d'essayer de comprendre Kant pour en arriver là, tiens.
En revenant, le patron et la fille m'expliquent que ça arrive souvent. D'ailleurs, un peu plus loin, un autre flic nous fait signe, le patron lui fait un salut amical de la main et un petit moulinet qui signifie simplement "la prochaine fois", le flic rigole. Pour elle c'est une forme de drague, elle dit "ici les hommes doivent payer, et les femmes n'ont qu'à sourire", le patron dit un peu énigmatiquement "moi aussi, parfois on m'arrête pour me draguer", ils rient tous les deux, je ne sais pas si c'est une blague ou pas. Il y a plein de choses que je ne comprends pas, ici, avec la certitude un peu désespérante que je ne les comprendrais jamais vraiment. C'est peut-être la chose la plus claire que j'ai apprise, en voyageant : que ceux qui prétendent vous expliquer toute une culture, une civilisation juste parce qu'ils y ont passé quelques mois n'ont probablement pas compris grand chose, finalement.
Et aussi qu'on vit sans doute bien plus facilement avec des illusions.
Simplement sans connexion depuis presque 2 mois, et je crois qu'il me faudra encore attendre un peu, je n'ai même pas le téléphone (officiellement, "on regarde s'il y a une ligne disponible" depuis 3 semaines, elle se cache, la coquine).
Mais finalement, je crois que je m'habitue à ce calme, un peu comme ces jardins, ces cours intérieures en pleine ville, dont il suffit de franchir la porte pour passer de l'agitation au calme, de la foule frénétique au discret piaillement des oiseaux (la cour de l'hôtel Sully, entre la rue de Rivoli et la place des Vosges, est un tel endroit que je pénètre toujours avec le même plaisir). Bref, en ce moment je crois que j'ai la dangereuse tentation de l'isolement, dans ma maison au calme de ce quartier résidentiel un peu ancien, un peu à l'écart, mais tout près du brouhaha des capitales.
Du coup, je craignais un peu le froid, le ciel gris, et la frénésie de Noël en plein Paris, eh bien non, je retrouve tout ça avec plaisir, d'autant plus que les habits d'hiver de la capitale m'ont l'air plus discrets que d'habitude, moins de lumières, moins de Pères Noël dans les rues, moins de sourires factices, c'est curieux, on sentirait presque une simplicité qu'on croyait oubliée. Et puis, ici, vraiment, je ne suis plus un étranger, plus celui qu'on doit séduire en pleine rue pour lui arracher quelques pièces ou simplement par curiosité, c'est une bienveillante indifférence qui m'accueille.
Môman est contente, elle a trouvé sa petite dinde pour Noël, "je n'ai pas pris de bûche, on s'en fout, non ? Et pour les fleurs, si tu veux m'offrir une potée, on ira ensemble samedi, y'aura moins de monde", j'aime bien.
Toujours un peu l'impression d'être en transit, là-bas. Encore quelques semaines, quelques meubles en plus, et je me sentirai vraiment installé. Chez moi. Qu'y ferai-je ? On verra, le sentiment d'un autre commencement, encore. Tant de choses qui commencent, et si peu qui finissent ! :-)
Voilà, les déménageurs viennent de partir, laissant mon appart à peu près vide, je tape allongé par terre sur le portable du boulot (le téléphone, quant à lui, refuse de marcher, il a senti qu'on allait bientôt couper la ligne).
Ca va mieux, du coup. Ces derniers jours, en fouillant les strates de souvenirs accumulés en 10 ans, je me suis fait attaquer par surprise, petit coup de cafard, en retrouvant des photos, des lettres, de lui, d'eux, d'elle, même (c'est dire si ce sont de vieux souvenirs :p). Des cartes postales, aussi, et le malaise de constater que la signature qui suivait un texte traduisant pourtant une indéniable familiarité ne me disait rien, comme si un inconnu s'était trompé d'adresse - bisous, Grégoire. Comment ça Grégoire, je n'ai jamais connu de Grégoire, si ? - sur le coup c'est assez désespérant.
Mais ça va mieux, ça y est, je suis parti, dans ma tête, je suis déjà là-bas. Il y a des symptômes qui ne trompent pas : depuis le début de la semaine, le traversin que je serre parfois contre moi la nuit, entre deux sommeils, présence douce et sensuelle, et qui d'ordinaire prend le visage de mes exs, de gens rencontrés au hasard - ils seraient surpris de se retrouver là, surtout déguisés en traversin :p -, voire de gens que je ne connais même pas de visage (parce que les gens avec qui on parle sans les avoir jamais vus ont déjà un visage, quoiqu'on en pense), mon traversin, donc, n'avait plus de visage : impossible de lui en donner un, ça disait "non, pas lui" à chaque fois. Et ce matin, il a retrouvé des traits connus, que j'ai mis un peu de temps à identifier : ceux d'un cuisinier mignon comme tout, genre brun ténébreux, qui m'a servi une soupe il y a quelques semaines, là-bas - ça y est, mon traversin a changé de pays, moi aussi.
J'ai réussi à revoir une partie des gens que j'aime - pas tous, hélas -, ça fait du bien. On joue au dur, mais on a envie de les embrasser, de les serrer très fort, comme pour raffermir le lien qui nous unit, s'assurer qu'il résistera à la distance. Bref, on reste un peu pédette.
Il faut que je rachète une valise, évidemment tous mes livres ne tiennent pas dans le sac à dos, et pas envie de les envoyer par fret, il paraît que ça reste coincé très longtemps, le temps que les douaniers s'assurent qu'il n'y a rien là-dedans de suspect - et comme il y a dans le tas des trucs que je ne comprends qu'à peine, ça risque de les occuper un certain temps :p.
Puisque je pars à l'étranger (ne pleurez pas), j'en profite pour bazarder mes meubles en toc genre ikea/confo, il y a des étagères (genre "bibliothèques", c'est un nom pompeux pour ce que c'est), éventuellement un bureau dont je ne sais pas s'il supportera un nième démontage (ou plutôt remontage), une table de télé, des babioles dans ce genre-là.
Le tout (ou partie) est à retirer à Paris dans le XIème, idéalement avant vendredi soir.
Si ça vous intéresse, hop, un p'tit mail ou un p'tit message sur le t'chat.
Ah oui, aussi, c'est gratos - et donc plutôt pour des gens fauchés que ça pourrait dépanner - mais je ne fais pas la livraison, faut pas déconner.
Toujours le même effet, en rentrant après quelques semaines à l'étranger, avec le sentiment d'y avoir vécu un peu isolé, à l'écart des gens, comme en transit. A l'aéroport, dans le hall d'arrivée, je me surprends à regarder les pancartes avec des noms dessus, à faire semblant de chercher le mien, à sourire aux gens qui les tiennent, à regarder ma montre comme si ceux qui auraient dû m'attendre étaient en retard ou déjà partis.
Mais non, évidemment, il n'y a personne, petit pincement au coeur et soulagement, en fait je crois que je préfère revenir de voyage tout doucement, sans avoir à trop parler. Lorsque je vais voir mes parents et que mon père vient me chercher à la gare, il est là, il dit "ah, tiens, te voilà", comme s'il était un peu surpris, on échange quelques mots sans importance, sans même prendre la peine de s'embrasser ou de se serrer la main - on n'a jamais été très doués pour les effusions, dans la famille. J'aime bien cette simplicité, cette manière sincère de faire comme si on s'était vus la veille, cette conviction qu'il n'y a pas besoin de retrouvailles quand on ne s'est jamais vraiment quittés.
Et pourtant, est-ce le ciel gris, est-ce l'automne déjà bien installé, je me dis en retrouvant mon appartement vide qu'il n'y a pas grand chose, pas grand monde qui m'attend, sensation curieuse, que je ne suis guère plus près de ceux que j'aime ici ou là-bas. Même ces choses dont je me dis qu'elles me manquent, quand je ne les ai pas sous la main, je les regarde à peine lorsque je les retrouve.
(au passage, tiens, je me demandais quelle longueur faisait le titre à rallonge du bouquin de la sémillante Anna Gavalda en allemand, ça donne "Ich Wünsche Mir, Daß Irgendwo Jemand Auf Mich Wartet", finalement c'est pas beaucoup plus long qu'en français)
Je me demande si je ne fais pas semblant de penser ça pour rendre le départ plus facile.
Pour être sûr qu'un produit est frais, il ne faut pas oublier de regarder la date de production, et la date limite de consommation, c'est important, la preuve :
Pas de doute, mes petits pains au chocolat sont extra-frais, je suis rassuré. Je vais sans doute attendre le 7 nov. pour les bouffer, quand même, avant c'est pas prudent.
Quand on vous dit qu'ils ont le sens du commerce, ici ! :-)
Samedi après-midi, en sortant du parc, laissant mon étrange compagnon s'engouffrer dans un taxi, je m'assieds sur un banc, dans un petit square - qui porte bien son nom, il est parfaitement carré. Il faut croire qu'ici, la solitude m'est interdite : soucieux de mon bien-être, on s'empresse de la combler.
Cette fois, c'est un homme très grand, la quarantaine, pantalon noir un peu élimé, chemise aux couleurs passées et gilet gris sombre, d'une élégance un peu désuète. Le tout coiffé d'un petit bonnet. Il m'aborde dans un très bon français, je le laisse me tenir un discours inhabituel. "Très cher monsieur, permettez-moi de parler un peu avec vous. Vous me donnerez quelques pièces ensuite si bon vous semble, mais nous aurons eu au moins le plaisir de parler, et c'est là l'essentiel. Je ne vais pas vous dire, comme tant d'autres, que j'aime la France parce que j'ai de la famille là-bas, ou que mon meilleur ami est Français, que sais-je : ici, tout le monde a un cousin Français, quand il s'agit de vous faire plaisir. Non, moi, c'est par la culture que j'ai découvert la France. Mon père n'aimait pas beaucoup votre pays, et puis il a étudié à la Sorbonne, il a même rencontré Sartre, il a écrit toute sa vie dans des revues littéraires. C'est lui qui m'a enseigné l'amour des livres, de vos auteurs. [...]
Je n'ai pas de travail parce que, voyez-vous, j'ai un problème : je n'aime pas la discipline. J'ai essayé, il y a quelques années je poussais des brouettes sur un chantier, mais voyez comme je suis grand, ça m'a donné mal au dos. Alors un ami m'a dit : tu ne dois pas faire ce qui n'est pas dans ton destin. Mon destin, c'est dans les livres qu'il se trouve. En ce moment, j'étudie Sartre, Malraux et Genet, scrupuleusement, dictionnaire à portée de main, je ne laisse passer aucun mot."
Il poursuivra ce discours pendant une demi-heure, l'entrecoupant de citations, Sartre, Malraux, le Coran, argumentant sa philosophie un peu anarchiste de l'existence - il pense que la plupart font semblant de travailler, pendant qu'on fait semblant de les payer, il ne veut pas tomber là-dedans : sa lecture, c'est son travail, même s'il n'en reçoit aucun salaire. Il réussit à gagner 10 ou 15 dinars par jour, en mendiant, ça lui suffit pour vivre simplement. Il écrit, mais ne s'estime pas prêt à publier - il ne sera jamais prêt, sans doute, conscient qu'il y perdrait ses rêves.
Je l'ai recroisé, dimanche soir, à l'autre bout de la ville, dans la même tenue, c'est lui qui m'a vu, monsieur, monsieur, très cher monsieur. Il a toujours le même regard enflammé. "Il fallait que je sorte marcher un peu, c'est le corps qui ordonne, il faut savoir l'écouter. C'est important, de sortir, de croiser du monde, de parler. Sinon, on tombe dans la drogue, l'alcool".
C'est un solitaire. La compagnie des livres commence à lui faire oublier l'art du dialogue, il soliloque presque, écoute à peine ce qu'on lui répond, tant il suit sa propre réflexion. Un livre, ça ne contredit guère. Il réfléchit, oui, énormément, à tout ce qu'il fait - pourquoi il doit sortir marcher, pourquoi il ne veut pas travailler, il doit tout justifier. Il a besoin de parler pour être sûr d'avoir raison. Tout est clair dans son discours, il a su relier les faits de son existence pour en dessiner une image cohérente et justifiable. Il est le peintre et le modèle, il cherche dans son interlocuteur la confirmation d'un portrait réussi, miroir mon beau miroir.
Je l'admire et je le plains. J'admire ses choix difficiles, je le plains de s'enfermer dans les justifications d'une raison que la solitude rend aveugle. Après tout, on pourrait tout aussi bien dire que la vraie liberté est celle qui nie la dictature de la raison, celle qui brise l'entrave des justifications. Je ne crois plus beaucoup à la raison, surtout quand elle tourne sur elle-même, sans rien pour l'arrêter - un hamster dans une roue, qui croit avoir fait le tour du monde quand il n'est jamais sorti de sa cage.
Et celui-là, alors, hmm ?
Personne pour l'embrasser, bande de pervers ? :p
Il me plaît, ce quartier résidentiel peuplé de petites villas fleuries au charme suranné, un peu excentré, suffisamment pour pouvoir gagner mon bureau en banlieue le matin, mais pas trop non plus pour pouvoir rejoindre le centre à pieds ou en métro. Il me plaît davantage, en tout cas, que la banlieue chic, sur la côte, où on me suggère bruyamment de m'installer.
Alors je retourne faire un tour du parc, qui jouxte les villas. C'est un faux parc, une colline boisée sillonnée de routes bruyantes et polluées. Je cherche par habitude les petits sentiers qui montent et qui m'éloignent des voitures et des pelouses où les gens s'étendent. Oui, je me dis qu'il est bien, ce quartier, juste derrière, où j'habiterai peut-être bientôt si j'y trouve un logement, bon compromis entre le luxe relatif qu'il faut bien afficher, quand votre entreprise vous envoie à l'étranger, et la chaleur populaire, bruyante, accueillante et toute proche, d'une ville méditerranéenne.
Et voici qu'on me hèle dans mon dos. Je me retourne, un jeune homme est là, jeans et chemisette violette ajustée, tempes un peu dégarnies, déjà, petite barbiche. Il a l'air paisible. Je lui dis bonjour, il me demande en anglais où je vais - quand j'ai mon chapeau australien en cuir, ici, on me parle en anglais. Je lui réponds, en français, que je me ballade par là, si c'est possible - un militaire, un peu avant, m'avait interdit de passer un portail engageant. Il ne parle pas très bien français, me demande s'il peut m'accompagner. J'ai un peu perdu de ma naïveté, je me doute qu'il cherche autre chose, je ne sais pas trop quoi. Je suis curieux, il n'a pas l'air méchant, nous voilà partis à discuter gentiment dans un mélange d'anglais et de français, je le laisse me guider.
Tout en marchant, il me demande ce que je fais, si je suis là depuis longtemps, questions rituelles. Je réponds que je travaille ici depuis 6 mois, d'ordinaire ça refroidit les ardeurs, on passe de la catégorie touriste à la catégorie expat', plus difficile à plumer. Lui, au contraire, trouve que ce n'est pas beaucoup. Il enchaîne, me demande mon âge, si je suis marié. Ah, ça se précise. J'invente une rupture récente, qui m'a décidé à partir - ce n'est pas complètement faux -, et le questionne à mon tour. Il a 22 ans - sans doute un peu plus -, étudie encore, pas marié, trop romantique pour ça : il tombe amoureux tous les jours. Il a des problèmes dans sa tête et dans son cœur - hmm, oui, je crois que je commence à voir lesquels. Peu à peu, il s'écarte du chemin, m'entraîne dans les sous-bois, tout en parlant ; on est seuls, on ne voit plus personne. Je ris, en m'asseyant sur un tronc, "tu m'emmènes où, là ?".
C'est le dénouement, je le sais et lui aussi. Il n'a pas de sac pour dissimuler je ne sais quoi, n'est pas bien costaud, je l'imagine mal me réclamer mon portefeuille. Il s'approche, hésitant, je souris en plissant les yeux, animal méfiant. Alors il se penche, approche son visage du mien, près, tout près. Je ne bouge pas. Il n'ose pas m'embrasser.
Ah, voilà, c'était donc ça, dis-je sur un ton de légère réprimande - que je trouve complètement ridicule, en l'entendant, mais la situation l'est un peu aussi. Tu ne veux pas ? Non, désolé, ce n'est pas mon truc - ça non plus, ce n'est pas tout-à-fait faux : il est jeune, séduisant, attirant, mais justement, c'est comme les néons qui clignotent et les plats trop sucrés, c'est trop voyant, trop facile.
Mais je suis curieux, à mon tour de poser des questions. Il est "so so so sorry" - l'est-il vraiment ? ses doigts tremblent légèrement, en tout cas, il a l'air nerveux et mal à l'aise -, j'ai juste envie de comprendre - pourquoi il fait ça, pour l'argent, par réel besoin de tendresse. Il me dit que ça ne va pas dans sa tête, que ses parents se sont séparés quand il était tout jeune, que son père a refait sa vie avec une femme qui sème la zizanie dans la famille, qu'il a été élevé par sa mère, seul, que son père ne lui a jamais donné la tendresse que les autres ont eue. Est-ce vrai ? En tout cas, 22 ans - à la rigueur -, c'est encore beaucoup pour que je sois son père, quand même. Je me lève, on repart, il embraye sur un couplet romantique, qu'il n'aime pas sa vie, qu'il se sent animal, pas à l'aise avec les autres - assez pour tenter d'embrasser un parfait inconnu, quand même.
Mais pourtant, il ne me demande rien, pas d'argent, plus de câlins - il répète qu'il est vraiment sorry -, il parle, simplement, débitant le refrain à la fois touchant et gentiment ridicule du jeune homme en plein spleen qui pense tout connaître de la vie.
Il me raccompagne à la sortie du parc, on se sépare sur une poignée de main, il me dit de faire attention, que le parc n'est pas très sûr, mais surtout le soir, je lui souhaite de guérir ses maux et de rencontrer des gens qui sauront lui donner ce qu'il cherche. Que cherchait-il, justement ? Je ne le saurai jamais complètement, je crois. Peut-être que lui non plus, d'ailleurs, ne le savait pas vraiment.
Oui, bon, je sais, c'est long.
Mais on n'est pas obligé de lire, et puis que voulez-vous,
je me sens un peu seul à l'étranger, malgré ces rencontres,
alors vous imaginer passer quelques minutes avec ça,
c'est sentir un peu votre compagnie ;-)
Curieusement, je me rends compte combien j'ai changé, en quelques années : j'ai moins cette sourde appréhension, quand il me faut voir des gens que je connais à peine ou que je n'ai pas vus depuis longtemps. Même, j'aime bien discuter, de tout, par curiosité. Mais où, autrefois, je ressentais amèrement la frustration de n'en pas savoir assez pour discuter intelligemment, d'être incapable, surtout, d'avoir des opinions tranchées, je me dis aujourd'hui que c'est le dialogue qui est intéressant, savoir argumenter, comprendre les arguments, en retourner d'autres, construire la discussion. Alors j'argumente, à mon tour, allant dans le sens de l'autre ou bien agissant en contradicteur, suivant l'humeur ou les liens qui nous unissent, je veux savoir ce qu'il en pense, découvrir comment il se sortira d'une contradiction, apprendre à travers lui, et je n'ai plus besoin d'avoir une opinion. D'ailleurs, j'en suis convaincu : on n'a besoin d'avoir des opinions que sur les choses dont on peut changer le cours. Sinon, c'est inutile, ça ne sert qu'à se donner un sentiment faux et prétentieux de puissance sur des choses qu'on ne maîtrise pas. C'est pour ça, sans doute, que les sondages m'énervent tant : en faisant croire aux gens que leur opinion importe, on leur octroie un pouvoir imaginaire.
Je dialogue, je discute posément ; je suis un homme.
Pourtant, parfois, un autre sentiment m'envahit : le sentiment que ce comportement trop social est futile, l'envie soudain de tout envoyer promener, de répondre à ma voisine de droite, qui me demande encore une fois de répéter la banalité que je viens de dire - elle doit avoir elle aussi un bouchon dans l'oreille -, que ça n'a aucune importance, et qu'elle peut cesser de feindre cet intérêt mal joué. L'envie de me lever, de partir, hop, allez, c'est fini, rideau, cessons ce ballet trop bien réglé, redevenons sauvage. Un sentiment viscéral, non réfléchi, que j'aime bien sentir pointer, parfois, au fond de moi - peut-être parce qu'il me rappelle la première fois où je l'ai tellement perçu, c'était la première fois où j'ai couché avec un mec, l'envie brutale, animale, de son corps, du goût de sa peau, de mordiller ses lèvres.
Je fuis, je violente, je mords ; je suis un loup.
Puis, quelques jours plus tard, partager avec un de ces amis neufs dont on a paradoxalement l'impression de les avoir connus toujours le spectacle fabuleux d'une île balayée par les vents, les embruns et la froide lumière des phares. Oublier la conscience, laisser le paysage emporter les sens, comme certaines musiques savent le faire, et puis soudain ne plus voir dans les nuages des cavaliers, des tortues, des visages, mais juste des nuages, ne plus percevoir dans les mots que des lettres ou des sons, se dire que la vie n'a que le sens qu'on lui donne en cousant du fil de la mémoire certains faits entre eux, en en oubliant d'autres, comme ces formes qu'on voit surgir d'un ensemble de points en les reliant deux à deux, sentir confusément qu'on pourrait être aussi bien écume, lichen ou rocher, ne plus entendre le vent à force de l'écouter, et entendre dans ce silence le dialogue des pierres.
Avoir soudain, au retour d'une noce, le sentiment d'épouser l'univers.
Alors que, sur mes claviers, j'achève enfin la sortie - dans tous les sens du terme : je l'achève, je la torture, je la massacre, m'en fous, c'est fini -, les mariés, à l'autre bout, préparent la leur. Pour le marié, la surprise de découvrir une haie de polytechniciens en costume - surprise orchestrée par madame quand elle était encore mademoiselle, avec son sens inné de la pompe -, pour la mariée, une épreuve plus délicate : négocier sous une pluie de pétales un escalier bien raide aux marches étroites, dans une robe qui cache ses pieds, avec des enfants turbulents pour tenir la traine, cela tout en conservant un radieux sourire et la tête droite devant les objectifs; j'imagine qu'elle a plusieurs fois répété, tout se passe à merveille, bravo. On applaudit, on salue, on félicite, comme dit Xavier, "ça y est, on les a mariés, on n'y croyait plus !".
C'est d'ailleurs le Picasso de Xavier qui me conduira au Château, où la noce se poursuit. Xavier, je ne l'ai pas vu depuis qu'il est parti en province avec femme et enfants, il y a deux ans. Comme d'habitude, j'avais un peu merdé, ne donnant pas beaucoup de nouvelles, tardant à répondre aux leurs, et finalement m'imaginant qu'ils étaient un peu fâchés - il y aurait de quoi. On se retrouve en tout cas avec grand plaisir, je salue madame et les enfants (dont j'ai vérifié les prénoms sur le faire-part de naissance du dernier), et me voilà à l'arrière, avec sur les genoux une épée de polytechnicien - ça y est, je l'ai eue, mon épée ! Madame voudrait d'ailleurs que Monsieur se change, au moins la veste, elle trouve le costume un peu ridicule ; Xavier finit par avouer qu'il va attendre qu'il y ait moins de monde, il n'a rien sous sa veste, "avec la chemise ça ne rentrait pas", je ris et eux aussi.
Dans le parc, où le cocktail bat déjà son plein, je fais comme tout le monde, je discute avec les rares que je reconnais, je parle des enfants avec mesdames, et de travail avec messieurs. Je soupirais d'avance en envisageant l'exercice : ces gens-là ont d'ordinaire un travail qui fait saliver les percepteurs, parlent avec suffisance de leurs derniers négoces et des places envieuses qu'ils occupent, et moi je n'ai jamais rien à dire. Eh bien cette fois, au moins, je peux les laisser parler un peu, et puis sortir, négligemment, "oh, moi, je m'expatrie quelques temps, histoire de changer d'air". J'aurais tort d'être agressif : en dix ans, ils ont changé, les jeunes cadres aux dents longues. Les quelques-uns avec qui je dialogue parlent de leur travail avec plus d'enthousiasme et de passion que d'orgueil, c'est assez touchant de sentir cette motivation, cette envie, quand beaucoup de mes collègues - et moi aussi souvent - se demandent à quoi ils servent. Olivier, même, après avoir évoqué son commerce avec la Chine, me parlent des ruches qu'il a installées en Bretagne, "je fais mon miel, maintenant, tu sais !" conclut-il en retrouvant ce merveilleux accent, si naturel, si paysan, qui est au provincial de souche que je suis ce que la madeleine est au bourgeois.
Puis on cherche sa table ronde, où l'on s'assoit librement. Avec mon instinct extraordinaire, je me retrouve évidemment entre les deux seules célibataires de la table - à ma gauche, côté sourde oreille, Pascaline, qui s'époumonait au micro pendant que je glissais maladroitement sur les touches, à l'église, à ma droite une copine de la mariée, petite perruche poudrée qui ne m'intéresse guère. Je discuterai beaucoup moins avec la seconde qu'avec la première, jeune fille à la forte personnalité qui terminera la soirée en me demandant de l'inviter à valser (elle aura à peine le temps de m'apprendre, que la valse est déjà finie). Elle a envie de venir me voir à Tunis, hum hum, si ce n'est pas juste une promesse polie il faudra que je lui parle de certaines choses, je crois.
Mais Xavier et sa femme sont fatigués, les enfants aussi, encore quelques tours sur la piste improvisée et nous rejoignons l'hôtel. En regagnant la voiture, je joue un peu avec leur fille, elle fera le trajet en s'endormant sur mes genoux. Le lendemain, ils me raccompagneront à la gare, je jouerai encore avec les enfants, qui me demanderont en partant pourquoi je ne viens pas avec eux. Xavier et sa femme m'accordent le titre d'"invité permanent", il faudra vraiment que j'aille les voir.
- asseyez-vous là, je vais vous déboucher le conduit. Je vous mets une petite serviette, sinon vous allez être tout mouillé.
- faites, faites.
- vous allez sentir un petit jet, mais ce n'est pas douloureux.
- ah oui, je sens, aïe.
- hmm, ça a du mal à venir, je vais augmenter un peu la pression, attention.
- aaaahh !
- voilà, c'est fini, regardez, il est gros, hein !
- ouah, impressionnant !
- maintenant je vais regarder le reste, allongez-vous, c'est plus pratique. Ne vous inquiétez pas, hi hi, je ne vais rien vous faire !
- [dommage]
- hmm, parfait, tout va bien, voilà, vous pouvez regagner mon lit.
- euh, votre lit ?
- ah, euh, mon bureau je veux dire, pardon. Je vous donne ma carte, avec ma nouvelle adresse, mon mail ne change pas, écrivez-moi en cas de problème !
Très sympa, mon orl, délicieusement tête en l'air, simple et sans cet air suffisant que donnent souvent les diplômes et les hauts salaires. Et miracle, mon oreille gauche entend à nouveau, c'est une vraie renaissance ! :-)
Les voilà donc mariés, nos tourtereaux. Je suis vanné - c'est bête, il paraît que l'alcool en fait dormir certains, moi c'est le contraire, je somnole, au mieux, mais c'est tout -, les mariés aussi, mais tout le monde est content, c'est l'essentiel.
Il fallait d'abord en passer par la bénédiction nuptiale, au cours de laquelle j'étais censé tenir l'orgue, ce qui me stresse depuis des jours. Évidemment, chez moi, tout seul, ça allait à peu près, mais on sait les ravages que peut provoquer la tension du moment : soudain, on ne sait plus rien faire de ce qu'on jouait les yeux fermés quelques instants plus tôt. En plus, somatisation ou pas, j'ai réussi à me boucher une oreille, complètement, la veille : je n'entends plus rien à gauche (et ça commence à faire mal, ça doit être une otite), c'est désagréable, et ça ne fait pas très sérieux, pour un soi-disant musicien (c'est très beethovenien, non ?).
Mais voici qu'on me fait signe, le marié se présente, au bras de sa mère, en contre-jour sous le porche, j'entame l'entrée. Je le suis d'un œil, ouah, superbe redingote anthracite parfaitement taillée, gilet vert clair, pantalon rayé gris, il a la taille - élancée - et les épaules - larges - qui conviennent à ce genre de costume, c'est d'une classe folle. Entre deux accords, je me souviens de ce corps latino fin, basané et imberbe, observé à la dérobée dans les douches de l'internat, au moment où il disparaissait pudiquement derrière le rideau humide. C'est dingue les pensées qui peuvent surgir dans une église.
Évidemment, avec une taille pareille et sa nonchalance habituelle, il bat le record du monde de l'entrée d'église, il est arrivé à l'autel que j'en suis encore à la moitié de mon morceau. A l'autre bout, la mariée piaffe, dix ans qu'elle attend ça, et le curé qui lui impose un quart d'heure de retard, elle n'y tient plus, on me refait signe, la voilà qui s'avance. Ah mais non, il y a une entrée plus solennelle, pour elle, puisque traditionnellement, la mariée a droit à tous les honneurs, à toute la pompe - oserais-je dire, chez nous c'est la mariée qui pompe.
J'expédie donc la fin de l'entrée du marié, enchaîne sur celle de la mariée, mais voilà, elle, par contre, elle a répété : un pas, j'attends 5 secondes, puis un autre pas, c'est réglé comme une horloge. J'ai fini, elle en est encore au centre de la nef, ce n'est pas une mariée, c'est un sénateur. Je boucle, ça me laisse le temps de la regarder. Je me souviens que ma mère, autrefois, allait parfois le samedi observer en catimini, à la sortie de l'église, la tenue de la mariée. C'était quand j'étais tout gamin, ma mère était jeune, plus jeune que moi aujourd'hui - ce qui me paraîtra toujours inconcevable. Je ne sais pas trop pourquoi elle faisait ça, ça lui rappelait son mariage, peut-être. Ça lui est passé assez rapidement, je crois. Bref, en tout cas pour moi les mariées ont toujours ressemblé à des poupées outrageusement maquillées, engoncées dans des robes qui les faisaient toutes ressembler à ce qu'elles rêvaient d'être : une mariée. C'est troublant comme ce "plus beau jour de leur vie", ce moment unique, les pousse paradoxalement à toutes se ressembler.
Eh bien cette mariée-là, malgré les mois de préparation - ou grâce à eux, peut-être - avait curieusement l'air assez naturel : pas trop maquillée, une coiffure simple, une robe seyante, bravo. Son mari l'observe depuis les marches de l'autel, sourire aux lèvres, il est conquis.
Est-ce ce sourire qui l'attire ? La voici qui accélère le pas, qui le rejoint, et mon entrée qui n'en finit pas. La providence, qui ne règne plus que dans les églises, de nos jours, s'en mêle enfin : probablement lasse de mes couacs, elle se débrouille, du souffle de l'esprit ou d'un simple coup de vent, pour faire tomber le pupitre sur les claviers, les partitions voltigent, et l'entrée se termine par un accord aussi brutal qu'inédit. Je ne sais plus où me mettre, mais la cérémonie peut commencer.
Ce sera une cérémonie de mariage habituelle, avec son vieux curé un peu perdu, sa lectrice émue qui essuie quelques larmes, les petits enfants qui tiennent des bougies, l'assistance qui fait semblant de chanter entre deux photos. Évidemment, en ce qui me concerne, un début aussi prometteur ne pouvait que me faire stresser davantage, pour les chants ça ne se voit pas trop, l'accompagnatrice chante fort, mais je me dis que je vais peut-être escamoter discrètement le petit prélude entre les deux lectures. Voilà, première lecture, un silence, faisons le mort. Peine perdue, le curé annonce de sa voix de stentor "prolongeons cette lecture par un prélude du grand Bach", c'est écrit sur le programme, il me faut bien m'exécuter - j'escamote quand même la partie de pédale et les reprises, ce sera déjà un miracle si ça passe comme ça, surtout à cette vitesse-là. Miracle, ça passe, merci petit jésus, et une bise chaleureuse à la bonne vierge. Mais je vais quand même faire disparaître la sortie, en reprenant le chant final ça ne se verra pas.
Qu'importe, tout le monde était content, la mariée n'a rien vu, remercie à tours de bras - ça en devient gênant, et un peu désespérant, aussi. Mais c'est bien ce que je lui disais : ne te tracasse donc pas pour la musique, les gens n'auront d'yeux que pour toi, et quand les yeux sont occupés les oreilles en profitent pour faire la sourde oreille.
Maintenant, je vais pouvoir retrouver les quelques amis que j'ai reconnus dans l'assistance, boire un peu trop, parler, écouter surtout, participer à la fête : on est tous là pour ça, il faut bien que chacun y mette un peu du sien.
- Et tu rentres quand, déjà ?
- Ben dans 4 semaines, le vendredi 11 Septembre.
- C'est vrai ? Ouarf !
- Ben quoi ?
- Ca te dit rien, un avion le 11 Septembre ?
- Euh, nan... Ah merde, oui, le World Trade Center !
- Bah au moins tu seras tranquille, y'aura pas grand monde.
Eh bien l'avion était plein, alors qu'il était à peu près vide à l'aller.
Comme souvent le dimanche, vers midi, j'appelle P. On papote gentiment, et puis vient la Question du Dimanche : déjeuner ensemble, ciné/resto ce soir, ou bien resto/ciné ce soir aussi ? En fait, c'est presque toujours la même question, avec quelques variantes, seule la réponse change : suivant l'humeur, le temps, l'envie. Ok, ciné/resto, rendez-vous 19h15 aux Halles.
J'abandonne à regrets ma lecture, enfourche un Velib, et me voilà sur les lieux, suffisamment en avance pour flâner un peu. A l'heure dite, j'appelle P., il doit être quelque-part sur la route, au volant de sa voiture, réfractaire qu'il est aux transports en commun, malgré la tendance écolo qui sévit.
- Hmm ? Ouais, l'est quelle heure ? (bâillement suspect)
- P'tain, me dis pas que tu t'es endormi, quand même ! (soupir résigné)
- Euh, merde, 'scuse, bon, on va être un peu en retard pour la séance, je crois, ouah, j'ai dormi plus de 3 heures !
- Ben je fais quoi, moi ? Je rentre, on se voit une autre fois ? T'es vraiment pas fiable, comme mec, quand même.
- Bouge pas, j'arrive dans une petite heure, hop hop.
- Hop hop, tu parles, j'ai même pas de bouquin, tu fais chier, là.
Parfois, quand on se ballade tranquillement, qu'on discute de tout sans retenue, je me demande pourquoi on n'est plus ensemble, P. et moi. Dans ces moments-là, je m'en souviens. Et je me souviens aussi pourquoi on est toujours les meilleurs amis du monde : je trouve cette nonchalance aussi insupportable qu'irrésistible.
Du coup, je m'assoie sur le ciment, face à St Eustache, à regarder les passants. Paris est tranquille, l'air est doux, c'est agréable. Des corneilles tentent de percer un des sacs en plastique vert-transparent qui font office de poubelles, elles y ont repéré quelque chose : des mégots de cigarettes, apparemment. L'une pose sa patte sur le filtre, et le décortique du bec, l'autre a saisi le filtre dans son bec et se dandine avec, fièrement, une corneille qui fume. Un homme, qui a vu leur manège, enroule le sac autour de son socle, pour le rendre inaccessible, les volatiles s'en vont. Une mémé à chiens, jupe un peu trop courte dévoilant des jambes un peu trop vieilles, le remet comme il était quelques minutes plus tôt, en ronchonnant, toutes les mémés à chiens parlent le même langage.
Mon voisin de droite s'en va, fatigué d'attendre, regardant fixement son téléphone qui reste muet. Lapin.
Plus loin, un joli mec fait des calins à une fille indifférente. Il est assis sur le ciment, lui aussi, bien la peine de porter le pantalon si bas pour remonter le caleçon si haut.
P. finit par arriver, fait ostensiblement semblant de ne pas me voir, me découvre enfin et feint la surprise, "ah bah ça fait une heure que je te cherche !", je hausse les épaules, il faut bien que je fasse moi aussi semblant de lui en vouloir un peu. Mais je n'oublie pas que c'est lui, et d'autres avant lui, qui m'ont appris de force la patience, un peu, essuyant mes colères stupides pour des broutilles, les balayant d'un sourcil froncé et d'un regard attristé qui suffisaient à me faire comprendre combien j'étais ridicule.
Le film - attendre la prochaine séance - sera agréable, j'entends son rire à côté de moi, le dîner à une brasserie un peu rapide mais suffisant pour discuter, quelques pitreries et puis s'en va.
Un ami véritable, c'est peut-être ça : quelqu'un capable de s'endormir au moment d'un rendez-vous, et avec qui vous partagerez pourtant un moment délicieux.
Note : pour son anniversaire,
lui acheter un réveil :p