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(mis à jour lundi 26 février 2007 à 21:05)

08/06/2008

08/06/08 - 12:31

Tribute to my tribe - 2 : magic mum

Quand mon frère lui annonce, avec sa nonchalance habituelle, que K. et lui vont se séparer, ma mère a un regard incrédule. Et puis, devant les explications de mon frère, il faut bien se résoudre à accepter la rupture. Comme toute mère qui se respecte, la mienne n'aimait pas beaucoup celle qui devait devenir un jour sa bru : elle l'accueillait chez elle avec cette politesse un peu forcée qui veut signifier qu'on sait se tenir, qu'on a une certaine éducation, qu'on accepte avec magnanimité les sentiments du fils (il ne pourra rien nous reprocher) - mais qu'on n'en pense pas moins.

Comme mon frère n'a pas l'air trop affecté - le montrerait-il ? -, il faut bien que quelqu'un d'autre le soit : ce genre de nouvelle ne peut passer dans l'indifférence générale. Alors ma mère se demande, elle culpabilise un peu, tu crois que c'est de notre faute, on a loupé quelque-chose. Il faut la comprendre. D'abord, il y eut la benjamine, dont il a bien fallu accepter les choix, on en parlera un jour. Ensuite, il y a eu un cadet, homo, certes, mais qui de plus semble à peu près incapable de mener une vie de couple "normale" : c'est que, l'homosexualité n'étant plus partout, même à la campagne, cette maladie honteuse qu'on préfère ignorer, on finit par y discerner également une hiérarchie de normalité, l'idéal étant de ramener un jour à la maison un gentil garçon tout-à-fait présentable mais pas trop recherché non plus. Comme elle n'a jamais trouvé cet idéal dans mes bagages - la chose s'en rapprochant le plus étant jusque-là un violoncelle -, je crois qu'elle a fini par y renoncer. Mon frère incarnait donc cette normalité à laquelle on se raccrochait tant bien que mal.

Et voilà que soudain, d'une petite phrase anodine, la fragile normalité de l'univers maternel s'écroulait.

Allons, chère petite mère, ouvre les yeux, regarde autour de toi ! Je commence, je lui rappelle le cas des filles T., l'aînée qui se retrouve veuve à 35 ans avec deux gamins qu'elle est incapable d'élever, l'un placé à la DASS après avoir méchamment tabassé son frère (qui suit le même chemin), la cadette qui après avoir eu deux enfants d'un homme qui n'en voulait pas et qui du coup l'abandonne, perd ses deux jambes dans un accident de voiture... Si TF1 savait ça, on en ferait sans doute un téléfilm suivi d'un débat voyeur à souhait. Mon frère enchaîne : regarde le fils T., d'ailleurs, leur frère, il a mon âge, ça ne se passe pas trop bien, avec sa femme, mais bon, il ne veut pas faire trop de vagues, et puis il a eu du mal à en trouver une, il préfère continuer, surtout qu'elle est enceinte, tu parles d'une vie.

Ma mère réfléchit, elle se rassure, peu à peu. Elle lance une dernière flèche, assez faiblement pour être sûre qu'elle ne fasse pas grand mal. Regarde, avec ton père, ça fait 40 ans qu'on est ensemble, on n'a pas baissé les bras au premier accrochage !

Ah, chère petite mère, regarde son sourire quand tu tournes tes yeux vers lui, devine le tien qui lui répond... Forcément, dit mon frère, des couples comme le vôtre, c'est exceptionnel, vous êtes sur la même longeur d'onde, vous aimez à peu près les mêmes choses, vous étiez faits l'un pour l'autre. Regarde les parents de K., justement, son père qui stresse parce que sa mère va être en retraite, "fini la tranquillité", il dit, elle qui croit qu'ils vont partir en voyage, lui qui est heureux tout seul à la chasse avec son chien... Regarde la veuve L. qui, quand on lui dit "la mère, faudrait vous retrouver un bonhomme" répond "j'en ai supporté un pendant 50 ans, ça suffit comme ça, j'ai le droit de vivre un peu avant de mourir !"...

Ma mère ne demande qu'à être convaincue, elle rend déjà les armes. C'est vrai, dit-elle, moi aussi, j'aurais préféré rester seule plutôt que d'accepter n'importe quoi. Quand le père T. (chez qui elle était aide-familiale, en débarquant au village) m'a dit "y'a un homme qui s'intéresse à vous", je lui ai répondu "Il va au café ou pas ? S'il boit, même juste un peu, je ne veux pas savoir qui c'est !". L'amour, parfois, ça tient à peu de choses.

Mon père n'allait pas au café, surtout parce qu'il n'a jamais été très à l'aise dans les sociétés bruyantes où il faut paraître - je tiens ça de lui, sans doute. J'apprends au passage qu'il a un problème au foie qui l'empêche de toutes façons de digérer l'alcool, je l'ignorais. Ma mère enchaîne "C'est vraiment pas beau, un homme saoul, je me souviens quand vos oncles rentraient bourrés à la maison, qu'il fallait les mettre au lit et laver leurs cochonneries, je les engueulais, et ça les faisait rire en plus. Et puis, maman aussi buvait, elle est morte d'une cirrhose". Elle n'en avait jamais parlé. "Oh, bah oui, qu'elle buvait, ton oncle ne veut pas qu'on en parle, sa mère c'était sacré, mais c'est pas lui qui ramassait les bouteilles. Quand j'en trouvais, je la grondais gentiement, le docteur lui avait interdit, mais que veux-tu, veuve avec 4 enfants à élever, c'était pas facile."

Ma grand-mère, que je n'ai jamais connue, que j'ai toujours vue comme LA grand-mère, un peu tassée, replète, tout de noir vêtue, les cheveux blancs tendus par un chignon, qui pour élever seule ses trois fils, mes oncles, et sa petite dernière, ma mère, tirait les cloches, aidait à l'église et faisait mille menus travaux, a été tuée par l'alcool.

A 6 ans, ma mère perdait son père. Seule fille, benjamine, à 16 ans elle travaillait, menait la maisonnée, couchait occasionnellement ses frères ivres, essayait vainement d'empêcher sa mère de boire. A 20 ans, elle était orpheline, faisait ses valises, et débarquait comme aide familiale au village. Avare de souvenirs, c'est peut-être dans son caractère bien trempé qu'on décèle le mieux les cicatrices de son passé.

Finalement, elle n'a pas de quoi être inquiète, elle l'a compris. Ses enfants n'ont sans doute pas la vie "normale" dont on se prend parfois à rêver, quand on s'ennuie, mais ils ont l'air heureux. Et si elle avait quelque-chose à se reprocher, peut-être, ce serait de leur avoir laissé l'empreinte de son solide tempérament, ce caractère qui regimbe facilement contre l'inacceptable compromis.

Et telle que je la connais, même si elle ne le dira jamais, je parierais qu'elle en est plutôt fière.

commentaires

08/06/08 - 17:31

je crois qu'elle peut être fière :)

bises, Vince. Ton article fait chaud où il faut !

08/06/08 - 22:14

Pas de doute, c'est encore mieux que six feet under. La suite, la suite !

Et plaisanterie à part, merci M'sieur Vince pour vos écrits toujours empreints d'une grande délicatesse et de beaucoup de tendresse pour les autres (et n'essayez pas de vous en défendre, hein !).

08/06/08 - 22:25

...et alors à la fin, tous les héros meurent et c'est les méchants qui gagnent. Ah mince, fallait pas le dire :p

(Bah alors, kharacho, on se vouvoie, maintenant ? ;-) )

Bises itou, m'sieur bleu ! :)

09/06/08 - 09:32

En réalité c'est une voussoyure (?) de proximité. Bises.

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